Le mal de l'air

En tant que médecin, on me questionne fréquemment sur le mal de l'air et les stratégies permettant de l'éviter ou de le contrôler. Il faut préciser que le mal de l'air peut affecter n'importe quel individu, qu'il soit pilote ou simple passager. Sa fréquence augmente jusqu'à l'adolescence pour diminuer par la suite. Les femmes y sont plus susceptibles que les hommes et il est plus commun chez les passagers que chez les membres d'équipage. Ses causes seraient étroitement liées aux perceptions que nous avons de notre position dans l'espace. Les informations nous permettant de nous orienter, d'estimer notre position dans l'espace, proviennent à la fois des yeux et du système vestibulaire (centre de l'équilibre). Le système vestibulaire est un élément important dans la genèse du mal de l'air puisqu'il est impossible de l'induire chez un individu dont ce système est non fonctionnel secondairement à un problème congénital.

Bien qu'on reconnaisse l'importante contribution du système vestibulaire dans l'apparition du mal de l'air, sa cause exacte n'a jamais vraiment été élucidée. On estime qu'il serait attribuable à des perceptions sensorielles conflictuelles, c'est-à-dire à une non-concordance entre ce qui est vu ou ressenti et la perception anticipée. Par exemple, lorsque vous vous trouvez depuis un certain temps dans un virage coordonné, il y a stabilisation des «capteurs» de l'oreille interne qui, de par leur conception, ne perçoivent que des mouvements d'accélération, ce qui amène une fausse impression d'être en vol en palier. Cette impression entre en conflit avec l'information fournie par vos yeux qui confirment que vous êtes toujours en virage. La non concordance des informations entre ces deux systèmes est qualifiée de perception sensorielle conflictuelle.

Lorsqu'un pilote garde le contact visuel avec l'extérieur, ce conflit perceptuel est habituellement rapidement résolu même s'il amène un certain inconfort. Par contre, dans les situations où il y a absence de contact visuel avec l'extérieur comme lors de vols aux instruments, la résolution des conflits perceptuels devient problématique. Les erreurs de perceptions transmises par le système vestibulaire doivent être apprivoisées au cours de la formation afin d'éviter d'être incommodé par le mal de l'air ou de faire des erreurs fatales de pilotage. Des situations de perceptions sensorielles conflictuelles ne se rencontrent pas seulement pendant le vol aux instruments. Il suffit de penser à ce que vous ressentez lorsqu'en temps que membre d'équipage vous vous concentrez sur la lecture d'une carte alors que le pilote effectue des manœuvres en virage. En relevant la tête, plus rien ne correspond visuellement à la position anticipée c'est-à-dire la position dans laquelle vous pensiez être.

Les perceptions sensorielles conflictuelles peuvent être grandement amplifiées par l'anxiété, la peur, la désorientation, un mauvais état de santé ou par des conditions atmosphériques particulières telle une température chaude. Le mal de l'air peut aussi malheureusement devenir un réflexe conditionné, c'est-à-dire qu'il pourrait être associé à une situation particulière et vous conduire à un évitement phobique anticipatoire. A titre d'exemple, si vous ressentiez le mal de l'air pour la première fois alors que vous avez perçu au même moment une odeur de carburant, il y a de fortes probabilités pour que vous fassiez l'association entre l'odeur de carburant et le mal de l'air. Par la suite, lors de chaque vol où vous sentirez à nouveau une odeur de carburant, vous risquez d'être envahi par une anticipation anxieuse qui amplifiera les conflits perceptuels et vous développerez le mal de l'air. Si la situation n'est pas maîtrisée suffisamment tôt, toutes les situations de vol deviendront problématiques pour vous et vous refuserez de voler.

On distingue divers symptômes associés au mal de l'air. Les signes précoces sont le mal de tête, une salivation accrue, des mouvements de déglutition plus fréquents, des éructations inhabituelles, de la pâleur et des sueurs froides. L'escalade des symptômes mène à des nausées, des efforts de vomissement et des vomissements.

Le mal de l'air peut-il être prévenu ou guéri? La réponse sera positive dans la mesure où vous voudrez investir les efforts nécessaires à sa prévention ou sa guérison. Plusieurs approches ont été proposées au fil des années mais la meilleure demeure encore la désensibilisation progressive. Chacun d'entre nous possède un seuil de tolérance des conflits perceptuels amenant le mal de l'air qui nous est propre et qui varie en fonction de facteurs physiologiques, psychologiques et environnementaux tel que nous l'avons décrit précédemment. Notre seuil de tolérance au mal de l'air peut être amélioré de deux façons. La première, la plus facile, consiste à faire une gestion adéquate des facteurs physiologiques, psychologiques et environnementaux avant un vol. Si vous êtes sensible au mal de l'air, n'acceptez pas de voler dans des conditions environnementales extrêmes ou si vous ne vous sentez pas en bonnes conditions physique et mentale. Deuxièmement, votre tolérance au mal de l'air peut être améliorée par un entraînement progressif. Si vous présentez une anticipation anxieuse du mal de l'air, effectuez d'abord des vols comportant peu de manœuvres et augmentez progressivement le nombre de manœuvres ainsi que la durée du vol. Dans une approche de désensibilisation, il est essentiel que chaque expérience de vol soit positive. C'est pourquoi vous devrez vous fixer des objectifs réalistes mais précis avant votre envolée. N'oubliez pas que l'utilisation de médicaments est strictement interdite pour les pilotes puisqu'ils affaiblissent vos capacités intellectuelles.

Dr Martin Doyon M.D. M.Sc. FRCPC.
Région 03 - Québec