L'état de stress post-traumatique

Vous êtes membres de SERABEC depuis quelques années et vous participez aux séances d'entraînement avec enthousiasme et conviction. Vous avez, à quelques reprises, eu l'occasion de faire des missions commandées par le Centre de Coordination de la Recherche (CCR) de Trenton afin de localiser des radiobalises de détresse. Vous n'aviez par contre jusqu'à maintenant jamais eu l'occasion de participer à une recherche majeure. Voilà que par un beau jour de printemps votre directeur vous rejoint pour vous annoncer qu'une recherche majeure est sur le point d'être déployée dans votre région et il sollicite votre participation. Plusieurs équipages complets sont assignés à la recherche visuelle suivant les directives du maître de recherche. Les procédures vont bon train et vous êtes heureux de pouvoir participer à une telle mission, ce pour quoi vous vous êtes entraîné depuis que vous avez joint les rangs de SERABEC. Dès que vous survolez votre secteur de recherche, vous cherchez attentivement tout indice qui vous permettrait d'identifier ce qui pourrait correspondre à l'aéronef recherché. Après 2 heures de vol dans des conditions difficiles de chaleur et de turbulences modérées, vous avisez le pilote en appercevant les décombres de ce qui pourrait être l'aéronef disparu. Au sol, vous pouvez voir un appareil entièrement détruit ainsi que les corps inanimés et ensanglantés de quatre occupants. Vous êtes horrifiés par cette scène en raison de l'importante mutilation que vous observez sur chacun des corps. Malgré l'attitude rassurante de vos coéquipiers, vous êtes incapable de poursuivre le vol tant votre niveau d'anxiété est élevé. A une dizaine de milles de l'endroit où vous vous trouvez, un autre équipage SERABEC sillonne son secteur désigné par le maître de recherche. Le terrain qui est survolé à 1000 pieds sol est fortement boisé. Sans donner de signe d'avertissement préalable, le moteur de l'aéronef commence à avoir des ratés et une perte de puissance significative s'ensuit empêchant le pilote de maintenir l'altitude prévue. Ce dernier procède rapidement aux vérifications d'urgence pendant que la tension monte au sein de l'équipage. Il n'y a aucun terrain libre d'obstacle pouvant permettre au pilote de planifier un atterrissage forcé sans anticiper des dégâts matériels majeurs voire même des pertes de vie. Le réchauffe carburateur est en position «plein chaud» tandis que le pilote se prépare au pire. Juste avant d'appauvrir le mélange en préparation de l'atterrissage forcé, le moteur reprend une puissance adéquate à 300 pieds du sol. Craintif, le pilote remet plein gaz et l'altitude de croisière est reprise graduellement. Les deux vols se terminent sans encombre, mais les membres des deux équipages sont sous le choc et au moins deux d'entre eux doivent être conduits à l'hôpital en raison de la gravité de leur anxiété.

VULNÉRABILITÉ INDIVIDUELLE

Malgré un retour à l'aéroport sans encombre, les membres de nos deux équipages ont été exposés à des «stresseurs» d'une forte intensité qui furent vécus avec grande détresse par certains d'entre eux. Il est reconnu qu'une expérience semblable provoquerait une détresse significative chez une bonne proportion d'individus. Ceci met en évidence la notion de vulnérabilité psychologique, vulnérabilité qui implique que tout individu, quel qu'il soit, est susceptible de développer une détresse significative si le «stresseur» auquel il fait face est d'une intensité supérieure à son seuil de tolérance. Cette différence entre le seuil de tolérance des individus explique pourquoi les membres de nos deux équipages ne développeront pas tous des séquelles psychologiques suite aux incidents survenus durant leurs vols respectifs. Le seuil de tolérance propre à chaque individu est déterminé à la fois par sa constitution génétique et en fonction de facteurs psychologiques et sociaux. Les facteurs psychologiques et sociaux ayant un impact sur la survenue d'un état de stress post-traumatique peuvent être regroupés en trois classes, selon qu'ils précèdent (facteurs prédisposants), accompagnent (facteurs précipitants) ou suivent (facteurs perpétuants) l'expérience traumatique (Table 1).

TABLE 1

FACTEURS PRÉDISPOSANTS FACTEURS PRÉCIPITANTS FACTEURS PERPÉTUANTS
Abus physique dans l'enfance Atrocité de l'événement Manque de soutien social
Événements stressants antérieurs Degré d'exposition Pas de support psychologique
Maladie psychiatrique Signification du traumatisme Maladie psychiatrique
Faible estime de soi Jeune âge ou âge avancé Sentiment de honte
Tendance à éviter de penser aux expériences désagréables Réaction psychologique pendant l'événement Exposition à un autre événement stressant
Abus d'alcool ou de drogue Abus d'alcool ou de drogue Avantages à demeurer malade

CARACTÉRISTIQUES DE L'ÉTAT DE STRESS POST-TRAUMATIQUE

Tel que l'a démontré notre scénario, l'exposition à un événement «stresseur» grave, comme celui d'être témoin d'une mort tragique, d'un accident avec blessure grave ou durant lequel sa propre intégrité physique ou celle d'autrui a pu être menacée, constitue une condition indispensable à l'apparition d'un état de stress post-traumatique. De plus, la réaction face à l'événement «stresseur» doit s'être traduite par une peur intense, un sentiment d'impuissance ou d'horreur. L'événement traumatique sera constamment revécu soit sous forme de souvenirs répétifs, de cauchemars, d'impressions que la situation est sur le point de se reproduire, d'un sentiment intense de détresse ou une forte réactivité physiologique lors de l'exposition à des indices évoquant ou ressemblant à un des aspects de l'accident. L'individu affecté tentera d'éviter toutes les situations pouvant lui rappeler un ou des éléments de l'événement. C'est comme si une «empreinte émotionnelle indélébile» s'était fixée dans la mémoire de l'individu qui en est affecté entraînant une perturbation du fonctionnement social. À partir de ce moment, si l'individu ne reçoit pas une aide adéquate, l'empreinte émotionnelle du traumatisme prendra une place démesurée dans ses pensées le rendant de plus en plus replié sur lui-même et incapable de vaquer à ses occupations.

EMPREINTE ÉMOTIONNELLE DU TRAUMATISME

Comment l'exposition à un «stresseur» majeur peut-elle entraîner une si grande perturbation du fonctionnement social chez un individu? Une des théories sur le sujet propose qu'il serait le résultat d'un «apprentissage forcé» lors de l'expérience traumatique. Cet apprentissage forcé serait encodé sous forme d'un réseau de mémoires de peurs extrêmes dans un contexte de mort appréhendée. Contrairement à la phobie où l'encodage se fait selon le mode «stimulus-réponse», dans l'état de stress post-traumatique, ce serait davantage la signification attribuée à l'événement stressant qui en détermine la gravité selon un mode «signal-signification». Les schèmes intra-psychiques qui assuraient l'homéostase des sentiments de sécurité disparaissent et laissent place à un sentiment de peur chronique. Même des situations qui auparavant étaient rattachées à une certaine sécurité sont désormais associées à un danger de mort. C'est pendant cette phase critique où des pensées envahissantes et récurrentes liées à l'événement traumatisant assaillent la personne que le processus d'assimilation et de gestion des mémoires encodées pourra s'entamer. Si ce processus n'est pas enclenché, il y aura chronicisation de l'état de stress post-traumatique et incapacité de reprendre les activités normales. À l'inverse, si ce processus d'assimilation s'enclenche, les mémoires encodées seront réintégrées aux schèmes intra-psychiques en leur donnant une signification acceptable. C'est ce que l'on appelle la phase de résolution.

«DEBRIEFING» SUITE AU TRAUMATISME

Dès qu'une tragédie survient, le réflexe des autorités est de dépêcher sur place une équipe pouvant apporter une assistance psychologique aux victimes. Les buts d'une telle intervention sont de fournir un support psychologique et de tenter de restreindre au minimun le nombre d'individus qui développeront un état de stress post-traumatique. S'agit-il d'une stratégie efficace? D'après des études récentes, il semble que ces «debriefings» brefs n'aient pas l'efficacité escomptée et même qu'ils pourraient nuire aux victimes et augmenter le nombre d'individus qui développeraient un état de stress post-traumatique.

Les hypothèses mises de l'avant pour expliquer ce phénomène sont :

  1. le manque de qualifications des intervenants (on ne s'improvise pas spécialiste en intervention de crise),

  2. la courte durée des séances de «debriefing» (environ 1 heure),

  3. l'absence de structure d'intervention et

  4. l'interférence dans le processus psychique menant à la phase de résolution.

EXISTE-T-IL UN TRAITEMENT?

Le traitement d'un état de stress post-traumatique s'avère une tâche complexe en raison de l'intensité des réactions physiologiques et psychologiques concernées et de la tendance qu'ont les individus qui en sont affectés ŕ éviter les situations qui leur rappellent le traumatisme, de sorte qu'une bonne partie d'entre eux ne recherchent pas d'aide professionnelle. D'une façon générale, le traitement aura plus de chance d'être efficace s'il est instauré tôt après le traumatisme c'est-à-dire avant qu'il n'y ait chronicisation. Le rôle principal du thérapeute est de favoriser le processus naturel d'assimilation. Pour ce faire, le thérapeute optera pour une approche bio-psycho-sociale en utilisant à la fois une médication et une combinaison d'interventions psychothérapeutiques pouvant inclure différentes approches individuelles en plus d'une approche familiale. Le médecin psychiatre est probablement le spécialiste de la santé mentale le mieux formé pour intervenir auprès d'individus souffrant d'un état de stress post-traumatique.

Le pronostic relatif à l'état de stress post-traumatique demeure réservé dans une grande proportion des cas et pour cette raison, un traitement débuté rapidement par un professionnel qualifié est fortement recommandé.

RÉSUMÉ

  1. L'exposition à un événement «stresseur» grave, comme celui d'être témoin d'une mort tragique, d'un accident avec blessure grave ou durant lequel sa propre intégrité physique ou celle d'autrui a pu être menacée, constitue l'élément responsable de l'apparition d'un état de stress post-traumatique.

  2. Tout individu, quel qu'il soit, est susceptible de développer un état de stress post-traumatique si le «stresseur» auquel il fait face est d'une intensité supérieure à son seuil de tolérance, seuil qui est déterminé par sa constitution génétique et certains facteurs de risque psychologique (Table 1).

  3. On croît que l'état de stress post-traumatique serait le résultat d'un «apprentissage forcé» lors de l'expérience traumatique. Cet apprentissage forcé serait encodé sous forme d'un réseau de mémoires de peurs extrêmes dans un contexte de mort appréhendée.

  4. Les «debriefings» brefs immédiatement après le traumatisme ne seraient pas efficaces et même pourraient nuire aux victimes en augmentant le nombre d'individus qui développent un état de stress post-traumatique.

  5. Le traitement d'un état de stress post-traumatique s'avère une tâche complexe en raison de l'intensité des réactions physiologiques et psychologiques concernées. Le pronostic demeure réservé pour une grande proportion.

  6. Le médecin psychiatre est probablement le spécialiste de la santé mentale le mieux formé pour intervenir auprès d'individus souffrant d'un état de stress post-traumatique.

  7. Si vous ou un de vos proches êtes victime d'un traumatisme et que vous présentez un ou plusieurs des symptômes mentionnés dans ce texte, n'hésitez pas à consulter votre médecin qui, s'il le juge nécessaire, pourra vous référer à un médecin psychiatre.

Dr Martin Doyon M.D. M.Sc. FRCPC.
Région 03 - Québec